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 L'avenir du monde occidental
L'avenir du monde occidental
par Karl Lamers
Le monde occidental - soit l'Amérique du Nord et l'Union européenne - représente aujourd'hui 10 % de la population mondiale ; ce ne sera bientôt plus que 4 %. Cette petite partie, qui ne cesse de diminuer, domine le monde, grâce surtout aux Etats-Unis.
Tous les regards se tournent vers eux, par sympathie mais aussi, d'une manière croissante, par aversion. Le 11 septembre 2001 a été l'expression la plus radicale de ce rejet par une grande part du monde islamique, que d'autres aussi ont applaudi.
Le monde occidental affronte ce défi profondément divisé, entre l'Europe et l'Amérique, entre la "vieille" et la "nouvelle" Europe. C'est ce qu'a révélé avec brutalité la crise irakienne.
La guerre contre l'Irak était décidée d'avance et donc inévitable. Le débat entre l'Amérique et la France au Conseil de sécurité des Nations unies avait quelque chose de fantomatique. Pourtant, il avait un arrière-plan très réel et de fond : la politique américaine vise à un ordre mondial hégémonique, unipolaire ; la France se bat depuis toujours pour un monde multipolaire.
A ce conflit transatlantique s'est superposé un autre conflit, intereuropéen celui-là. Pour les Polonais, mais aussi pour les autres Européens de l'Est, le fantôme d'un axe franco-germano-russe a réveillé des cauchemars.
Ces dissensions ont montré combien les Etats-Unis continuent d'être un acteur à part entière du processus de décision européen. Un rôle qui n'est pas nouveau : sa raison d'être a toujours été de maintenir un équilibre face à l'Allemagne et de la contrôler. Mme Thatcher l'avait encore réaffirmé dans un discours à Bruges, après la réunification, et l'on entend parfois la même chose en Pologne.
Ces peurs, ces rivalités ont conduit à une rupture grave au sein de l'Union ; elles ont réveillé le vieux conflit entre les tenants de l'Europe atlantique et de l'Europe européenne sur le rôle des Etats-Unis en Europe, et donc sur l'idée d'Europe elle-même.
A l'heure de vérité, l'Europe n'a pas eu de politique commune parce qu'elle n'est pas unie sur ce qu'elle est. Elle ne peut gagner du contour, se forger une identité que si - comme toute communauté - elle se présente unie face aux autres. L'Europe politique n'est pas séparable d'une politique étrangère commune. Elle doit, parce que ses intérêts existentiels l'exigent, participer à la gestion du monde, et pas seulement se contenter de subir - souvent à la suite des décisions américaines.
La Convention offre une opportunité unique. La France et l'Allemagne doivent proposer un projet ambitieux et, en même temps, ne pas laisser de doute quant à leur détermination d'avancer avec ceux qui voudraient les accompagner.
Les deux pays doivent clairement faire savoir comment ils entendent développer leurs relations avec les Etats-Unis. C'est aujourd'hui la question-clé. Les Etats-Unis sont à la fois en dehors de l'Europe et dedans, ils sont une puissance non européenne et européenne tout à la fois. Et en même temps ils sont présents dans le monde entier, ils ont une perspective globale différente de celle de la plupart des Européens, et notamment des Allemands.
Les Américains ont avec succès montré leur détermination à créer dans le "nouveau monde" un ordre meilleur que dans l'"ancien", ce qui les différencie fondamentalement des Européens. Ils ont eu le privilège, unique dans l'histoire, d'avoir pu se croire, jusqu'au 11 septembre 2001, invulnérables. Depuis Achille, les Européens ne peuvent que rêver de cette invulnérabilité - ce que les Allemands ont réappris avec Siegfried.
La stratégie américaine actuelle vise à rétablir autant que possible cette invulnérabilité, ce qui apparaît aux Européens comme un rêve dangereux.
Le seul remède durable aux ressentiments, à l'antiaméricanisme, est une Europe qui ait confiance en elle, qui soit un véritable partenaire des Etats-Unis et non dans un rapport d'allégeance. Est-ce que la France et l'Allemagne peuvent parvenir à lancer sur les rails une telle Europe ? Cela n'ira pas sans frictions avec les Etats-Unis et certains pays européens. Et l'on peut avoir des doutes, en ce qui concerne l'Allemagne, sur sa capacité à les affronter.
Pour les Allemands, il s'agit d'oser avec la France une "grande politique", mais rien que l'idée fait frémir la plume. Le gouvernement oscille entre des coups de poker et la peur de trop s'engager. C'est un signe de manque de confiance.
Le chancelier a promis après le 11 septembre une solidarité totale avec les Etats-Unis dont on a vu qu'elle n'était pas plus possible que l'affirmation "de ne participer d'aucune manière et quoi qu'il arrive" à la guerre irakienne des Etats-Unis. L'isolement dans lequel cette position l'a enfermé l'a conduit à se tourner vers la France, mais on a peine à croire que ce rapprochement corresponde à une convergence d'idées sur la vision globale de la France.
L'opposition donne une image peu claire. Alors que M. Stoiber, son candidat à la chancellerie en 2002, avait clairement appuyé la position française, la présidente de la CDU, Mme Merckel, a paru complètement oublier la France dans l'affirmation de sa solidarité (presque sans limite) avec les Etats-Unis.
Le proaméricanisme des Allemands provient de la bonne expérience qu'ils ont eue après-guerre dans leurs relations avec les Etats-Unis. Ces derniers insistèrent pour relever l'Allemagne, appuyèrent l'intégration européenne ; surtout, ils étaient le bouclier contre l'Union soviétique. Lors de la réunification allemande, ils ont été les seuls à appuyer totalement un processus qui était troublant pour les Européens, qui leur faisait peur.
Pourtant, l'attitude des Allemands à l'égard des Américains s'est mise à changer, et déjà avant le 11 septembre. Peut-être l'ancienne proximité - l'étroite dépendance qui conduisait à suivre sans rien dire - a-t-elle conduit à un certain besoin de distance. Les bases objectives de cette relation ne sont plus les mêmes. La tentative du président Bush père de rétablir l'ancienne balance asymétrique par l'offre d'un "partenariat dans le leadership" ne pouvait qu'échouer. L'Allemagne ne peut mener une politique globale aux côtés des Etats-Unis que dans le cadre européen.
Tout comme la relation germano-américaine était l'élément central pour la sécurité de l'Allemagne, la relation franco-allemande l'était pour l'objectif de la politique extérieure allemande : l'unification de l'Europe. Celle-ci doit définitivement régler le problème de la position instable de l'Allemagne au centre de l'Europe, le Mittellage, et ainsi garantir sa sécurité. C'est pour cela que l'Europe politique a toujours été son but.
Les Allemands ont tenté de nier la contradiction entre cette vision européenne et le rôle dominant des Etats-Unis sur la scène européenne. De là leur désaccord avec la France, même abrité derrière des discours et en dépit du refus de prendre position lorsque les affaires devenaient chaudes. Dans la crise irakienne, cela n'a plus été possible. Cela le sera encore moins à l'avenir.
La polémique sur la configuration nouvelle du monde va se poursuivre : multi ou unipolaire ? L'Europe doit-elle en être l'un des pôles ? Il va falloir faire des choix. Ni la France ni les Etats-Unis ne permettront à l'Allemagne de chercher une échappatoire.
Une chose cependant doit rester claire. Nous avons besoin aujourd'hui, face aux nouveaux défis, d'encore plus de coopération entre l'Europe et l'Amérique qu'au temps de la guerre froide. Mais cette coopération exige l'égalité. L'Europe européenne ne sera pas la fin mais le début du partenariat transatlantique.
Karl Lamers
Traduit de l'allemand par Henri de Bresson.
Source: Le Monde
Article paru dans l'édition du 10.06.03
est ancien responsable de la politique extérieure pour le groupe parlementaire chrétien-démocrate allemand au Bundestag.


17, juillet 2006
 
 
 
Parution

Nous vous informons de la parution du dernier ouvrage de Daniel Ventre intitulé "La guerre de l'information", publié aux éditions Hermès Lavoisier. Au sommaire: l'historique du concept, son expression dans les doctrines militaires, sa mise en oeuvre et ses implications stratégiques, politiques, juridiques, aux Etats-Unis, en Chine, au Japon, en Inde, en Russie, à Singapour. Cet ouvrage traite de défense et sécurité nationale et internationale, de stratégie, géopolitique, économie, crises et conflits dans le cyberspace, révolution dans les affaires militaires...
Daniel Ventre est ingénieur au CNRS et chargé de cours à l'Ecole nationale supérieure des télécommunications de Paris. Il est auteur de nombreux rapports et articles sur la guerre de l'information, le droit des technologies de l'information, les politiques d'innovation ainsi que d'un ouvrage sur le droit de l'internet.

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